J'ai regardé The Polygamist avec un cerveau littéraire
- Kinsley David

- il y a 1 jour
- 4 min de lecture
Il existe plusieurs façons de regarder une série. Certains recherchent un moment d'évasion après une longue journée de travail. D'autres s'attachent au jeu des acteurs, à la photographie ou encore à la qualité de la réalisation. Puis il y a ceux qui, sans vraiment le vouloir, regardent une œuvre avec un cerveau incapable de rester simple spectateur.
J'appartiens à cette dernière catégorie.
Mon cerveau démonte les scènes, interroge les silences, cherche les symboles, analyse les dialogues et tente de comprendre pourquoi un personnage agit de telle manière plutôt qu'une autre. Chaque épisode devient un chapitre. Chaque plan est une phrase. Chaque silence cache un sous-texte.
Albert Camus écrivait dans L'Étranger qu'« un homme qui n'aurait vécu qu'un seul jour pourrait sans peine vivre cent ans dans une prison. Il aurait assez de souvenirs pour ne pas s'ennuyer. » Cette réflexion rappelle une vérité essentielle : la mémoire nourrit l'imagination. C'est de cette alchimie que naissent les romans, les personnages et ces histoires qui continuent à vivre longtemps après que l'on a refermé un livre.
C'est probablement cela, avoir un cerveau littéraire.
Après la publication de Galimatias, je me suis souvent demandé si un autre élan d'écriture viendrait un jour me surprendre. Le statut d'auteur publié ne change finalement pas grand-chose au quotidien. On écrit souvent dans la solitude. On doute. On recommence. On avance dans l'ombre en espérant qu'un jour une histoire trouvera son chemin jusqu'au cœur de ses lecteurs. Si je devais mesurer ma vie d'écrivain en années de chien, je dirais que je suis encore un jeune chiot découvrant un univers immense, fasciné par ceux qui ont réussi à transformer une idée en œuvre capable de traverser les frontières.
C'est sans doute pour cette raison que je ne commence jamais une adaptation par le premier épisode.
Je commence toujours par son auteur.
Lorsque j'ai découvert que The Polygamist, actuellement parmi les séries les plus regardées sur Netflix à Maurice, était l'adaptation d'un roman, mon premier réflexe n'a pas été d'appuyer sur « Lecture ». J'ai voulu savoir qui était la femme derrière cette histoire.
Qui est Sue Nyathi ?

Très vite, son parcours éclaire son œuvre. Née au Zimbabwe, passionnée d'écriture depuis l'enfance, elle rédige son premier roman à treize ans avant d'emprunter un chemin bien différent en étudiant la finance. Pendant des années, elle construit une carrière dans les marchés financiers sans jamais abandonner la littérature. Elle écrit la nuit, publie des chroniques sur les relations humaines, accumule des manuscrits qui restent longtemps dans ses tiroirs avant que The Polygamist, publié en 2012, ne marque enfin le début de sa carrière d'écrivaine.
J'aime ces trajectoires. Elles rappellent que les écrivains ne naissent pas dans des bibliothèques. Ils naissent dans la vie. Dans les bureaux. Dans les rues. Dans les familles. Ils observent le monde pendant que les autres le traversent.
C'est précisément ce que j'ai retrouvé dans The Polygamist.
À première vue, la série pourrait être rangée dans la catégorie des grandes sagas familiales africaines. Les rebondissements sont nombreux. Les conflits se succèdent. Les passions s'entrechoquent. On pourrait même y voir une œuvre dans la lignée de ces fresques populaires qui mêlent pouvoir, argent, trahison et secrets de famille.
Mais ce serait passer à côté de l'essentiel.
Ce qui marque dans The Polygamist, ce n'est pas seulement ce qui arrive aux personnages. C'est ce qu'ils représentent.

Jonasi n'est pas uniquement un homme polygame. Il est l'incarnation d'une masculinité héritée, transmise de génération en génération. Une masculinité persuadée que le pouvoir appartient naturellement à l'homme, que son désir fait loi et que la responsabilité d'entretenir le foyer repose avant tout sur les femmes. Son charisme le rend parfois séduisant, presque sympathique, et c'est précisément ce qui le rend inquiétant. Les personnages les plus dangereux ne sont pas toujours ceux que l'on déteste immédiatement. Ce sont souvent ceux que l'on comprend malgré soi.
En face de lui se dresse Joyce. Pendant vingt-deux épisodes, une question n'a cessé de m'accompagner : pourquoi reste-t-elle ? Pourquoi continuer à reconstruire une maison dont les fondations s'effondrent sans cesse ? Pourquoi préserver les apparences lorsque l'intérieur n'est plus que blessures, humiliations et renoncements ?
Cette interrogation dépasse largement la fiction. Elle touche à notre rapport au mariage, au regard des autres, aux traditions, aux blessures invisibles et à cette peur universelle de voir toute une vie s'écrouler.
Puis vient Matipa. Elle observe de loin ce qui semble être une vie idéale. Elle envie une place qu'elle imagine synonyme de bonheur. Pourtant, en cherchant à s'en emparer, elle découvre peu à peu que ce qu'elle convoitait n'était qu'une illusion soigneusement entretenue.
C'est là toute l'intelligence de Sue Nyathi. Elle refuse les personnages entièrement bons ou entièrement mauvais. Chacun porte ses contradictions, ses blessures, ses ambitions et ses aveuglements. Le lecteur – ou le spectateur – se retrouve alors dans une position inconfortable : il juge, puis il comprend ; il condamne, puis il hésite ; il prend parti, avant de remettre son propre jugement en question.
C'est exactement ce que j'attends d'un roman.
Et c'est peut-être la raison pour laquelle The Polygamist fonctionne si bien à l'écran.
On sent que le scénario est porté par une écrivaine. Chaque épisode possède le rythme d'un chapitre. Chaque révélation ouvre une nouvelle question. Chaque personnage poursuit son propre arc narratif. Rien n'est totalement gratuit. Les événements ne servent pas uniquement à créer du suspense ; ils révèlent progressivement la psychologie des personnages.
Au fond, The Polygamist parle moins de polygamie que d'héritage.
L'héritage des modèles familiaux.
L'héritage des blessures.
L'héritage des silences.
Les enfants de Jonasi ne luttent pas seulement contre leur père. Ils luttent contre la possibilité de lui ressembler. La véritable question de la série n'est donc pas de savoir qui gagnera cette guerre familiale, mais si l'on peut réellement échapper à l'histoire qui nous a construits.
Voilà ce que mon cerveau littéraire a vu derrière vingt-deux épisodes.
Peut-être que d'autres y verront une simple saga familiale. Moi, j'y ai surtout découvert le regard d'une écrivaine qui connaît profondément l'âme humaine et qui nous rappelle que les meilleures histoires ne sont jamais celles qui donnent des réponses. Ce sont celles qui nous obligent à poser de meilleures questions.
Et c'est sans doute pour cela que certaines œuvres survivent longtemps après le générique de fin.




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